La fin d'une amitié parasitaire


     Des hommes d'équipage dont il avait oublié le visage s'occupèrent de lui. Ils le menèrent jusqu'à leur abri, le réhydratèrent. Dès qu'il fut en état de parler, ils lui demandèrent s'il était l'unique passager de sa chaloupe. Il demeura interdit un moment, puis se résolut à parler des autres.
     Quand il eut décrit l'état d'hébétude de ses compagnons, en insistant sur le prostré qu'était devenu Garth, deux hommes furent dépêchés à leur rencontre.
     Jaï-Kwo s'émerveillait, ils n'étaient plus seuls. D'autres avaient survécu, avaient erré dans l'espace, hésitant à se poser, cherchant du regard une trace de vie. Attirés par la tache sombre, ils avaient attendu près de la singularité, sûrs que tôt ou tard, d'autres y viendraient aussi.
     À ses questions balbutiantes, on répondit qu'il ne s'agissait pas d'un lac, ni d'une mer intérieure. Juste un large trou bleu aux bords découpés qui menaçait de s'épancher dans le désert environnant.
     Les vagues battaient leur plein, reprenaient des forces dans le ressac et se fracassaient de plus belle sur la falaise.
     — Quelle profondeur ? demanda Jaï-Kwo, se tournant vers l'homme à la casquette élimée qui l'avait accompagné jusqu'à l'aplomb précaire.
     — À vrai dire, on n'en sait rien. Les mesures se sont arrêtées à une centaine de mètres, mais c'est juste dû à l'inefficacité de notre équipement.
     Ce matin-là, ils scrutèrent longuement le noir bleuté qui s'agitait en contrebas, si proche et pourtant si incompréhensible. Les vagues semblaient porteuses d'un message de la plus haute importance, mais ils ne connaissaient pas le langage dans lequel il était délivré. Dans les remous et l'écume, ils ne déchiffrèrent que la montée des eaux, le grignotage inexorable de la dizaine de mètres qui les séparaient du désert.
     Quand ils s'éloignèrent, la distance avait diminué de plusieurs centimètres.
     Bientôt, les trois compagnons d'infortune de Jaï-Kwo se réveillèrent, bien mal en point. L'infirmier du bord le convoqua peu après, incapable de tirer un renseignement cohérent de ses patients. Un rapide diagnostic n'avait rien révélé d'anormal, et il attendait les résultats de tests plus poussés.
     Jaï-Kwo lui narra dans le détail les journées de leur calvaire, insistant sur l'épisode de l'épave échouée. Les larves aquatiques intriguèrent fortement l'infirmier qui n'avait souvenir d'aucun fait de ce genre où une vie sous-marine aurait survécu à un tel stockage. Dès l'établissement des radios, ils durent se rendre à l'évidence : les larves se développaient dans l'estomac des trois hommes, au détriment de leurs hôtes.
     L'ordinateur avait régurgité des holos écœurants, traitant en fausses couleurs la lente croissance des chrysalides parasites. L'infirmier zooma sur l'une d'elles et son corps difforme occupa bientôt toute l'aire de projection. Elle était lovée en boule, ramassée sur elle-même en attendant la fin de sa croissance. On se demandait quelle créature sommeillait dans cette ébauche aux yeux globuleux, à la trompe en spirale.
     L'infirmier procéda à un lavage d'estomac auquel Jaï-Kwo dut aussi se soumettre, à titre préventif. À bord de la caravelle, ils n'auraient eu à subir que le désagrément d'un nettoyage aux ultra-sons, mais là, dans le cabinet médical improvisé de la chaloupe, on dut leur enfiler un tube de plastique dans la gorge, enfoncé centimètre après centimètre jusqu'à l'estomac. Jaï-Kwo sentit le frottement du tube sur les parois crénelées de son œsophage, manqua vomir quand une bile verdâtre écuma sur ses lèvres. Enfin, on lui retira le fin tuyau et il se rinça la bouche aussi longtemps qu'il le put, chassant l'âcreté de ses sucs gastriques.
     Jaï-Kwo se remit assez rapidement alors que le moral des autres restait au plus bas. Il déambulait dans le campement, se glissait dans le compartiment radio et scrutait les cartes de navigation. Il se refusait obstinément à rendre visite à ses compagnons d'infortune, à l'exception de Garth.
     Le commando était le plus atteint. Garth ne parlait pas. Il se tenait simplement là, le regard vide. Les hommes et les choses glissaient autour de lui sans provoquer la moindre réaction, comme si tout lui était irrémédiablement étranger, hors de portée.
     On s'en préoccupa un temps, à coup d'électrochocs et de fouets chimiques. Puis on le laissa végéter.


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