Une résurgence rétro-évolutive


     La chaloupe, bien que d'un modèle supérieur au refuge temporaire de Jaï-Kwo et ses hommes, n'avait plus assez de carburant pour décoller et ils devaient attendre au sol une réponse incertaine à leurs appels de détresse. Aussi, ils lancèrent de courtes expéditions alentour, ramenant sans cesse des témoignages étranges d'une évolution en cours.
     Jaï-Kwo aimait à se plonger dans cette aventure, à errer sur l'étendue désertique en mutation. Il aimait surtout à se retrouver seul, loin de ces hommes dont il avait entrevu la vraie nature.
     Le sable, naguère si fin que la moindre saute de vent le soulevait à plusieurs mètres de hauteur, se muait en grains grossiers parsemés de cailloux de petite taille. On trouvait aussi de plus en plus de débris de coquillages, à différents degrés d'érosion, ainsi que des fragments de corail, comme celui qu'il avait ramassé, et ramassait encore.
     Les hommes érigèrent bientôt en un passe-temps incontournable l'accumulation de crustacés desséchés sur des étagères improvisées. Mais cette collection hors du commun s'enrichit d'étrange façon, la chair réapparaissant sur les coquilles, dans les carapaces des crabes qui s'empilaient.
     Un véritable prodige se déroulait sous leurs yeux. Le désert se peuplait d'êtres fantomatiques figés dans la stupeur létale, à peine touchés par les rigueurs du climat, capables à tout instant de reprendre vie et de s'enfouir dans un trou dissimulé.
     Et le niveau des eaux continuait à monter, imperturbable, léchant avec insistance les lèvres du gouffre jusqu'à les recouvrir, jusqu'à les noyer.

     L'improbable s'accomplit une nuit, alors que des hommes souffrant d'insomnie examinaient leur étrange collection. Des cris s'élevèrent d'une tente, bientôt relayés par d'autres. Parmi les crustacés dont le nombre augmentait sans cesse, certains avaient semblé bouger, puis s'étaient effectivement déplacés sur quelques centimètres. La plupart restaient prostrés, se contentant de baver une mousse épaisse qui lustrait leur carapace. Les hommes pris d'une démence soudaine écrasèrent tous les crabes, réduisant en une pulpe épaisse la vie qui avait ressuscité de ses cendres.
     Après cette nuit de folie, l'équipage préféra ne plus s'éloigner, de peur qu'un danger inconnu ne se manifestât tout à coup. Ils abandonnèrent le camp de toile et se réfugièrent dans la chaloupe exiguë, trop heureux de jouir de l'épaisse coque métallique pour se soucier du confort relatif.
     Ils observaient la montée des eaux par l'unique hublot, s'y relayaient dans l'attente d'un engloutissement soudain. La claustrophobie et la peur maladive qui occupait leur esprit concurrençaient l'épuisement des vivres dans une course à la mort qui taisait son nom.
     Jaï-Kwo se sentait plus que jamais attaché au devenir de ce planétoïde perdu, bien que sa vie dépendît de la tournure des événements. Il demeurait solidaire du sable et des dunes malgré la menace qui pesait sur lui. Il attendait l'inéluctable, comme une réponse à une prière silencieuse, espérant que les flots recouvrent ce désert aride, même si cela impliquait la mort de tous les hommes qui l'avaient profané. Peut-être surtout à cause de cela.

     Enfin, un crachotement se fit entendre dans le compartiment radio, recouvert par des voix salvatrices. Un vaisseau croisait au-dessus d'eux, attiré par les signaux moribonds de la balise. Ainsi prit fin l'attente, et l'angoisse fut effacée de leurs esprits par les manœuvres de sauvetage.

     Leur regard englobait le planétoïde. Les rescapés, déjà emportés à plusieurs kilomètres d'altitude imaginaient la suite du spectacle. La mer déborderait sans fin, noyant le désert qui renaissait à la vie subaquatique, jusqu'à la prochaine marée, ce jusant porteur d'asphyxie et de sécheresse. Et peut-être même que les navigateurs de l'impossible allaient revenir, avec leur proue ouvragée. Tous les espoirs étaient permis, tous les doutes aussi. Le cargo s'éloigna, rejoignit dans son élan des routes plus clémentes, et le naufrage s'achemina vers les contrées du souvenir, dans la tête des rescapés et sur les journaux de bord, dans le néant des mémoires informatiques.
     Depuis, Jaï-Kwo a repris la route des étoiles sur les grandes caravelles. Il lui arrive de temps en temps d'évoquer à voix basse les marins improbables. Et quand il se trouve seul à la barre, ils le guident et lui indiquent les passes obscures entre les écueils invisibles de l'espace.
     Jaï-Kwo n'a plus peur du vide. Il sait que les pilotes de l'infini navigueront toujours dans son esprit, sur ces mers plus ignorées.


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