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Jaï-Kwo était parti en
éclaireur, excuse poussive pour s'isoler des autres
alors qu'il jouait avec l'hologramme, quand ils
l'appelèrent. Garth venait de s'écrouler.
Jaï-Kwo les rejoignit en toute
hâte.
Tu aurais pu nous
attendre avec ta satanée carte ! On suit tes traces comme
des hyènes et on risque de tourner en rond pendant des
heures au moindre coup de vent. Tu veux nous perdre,
c'est ça ?
Cybel s'avança, le visage
tordu par la colère, puis s'arrêta à quelques pas et
cracha dans le sable alors qu'il desserrait le poing.
À quoi bon de toute
façon ? lâcha-t-il dans un soupir. Il est là.
Un instant, Jaï-Kwo fut tenté
de lui jeter le projecteur à la figure, rien que pour voir
sa déception devant sa réelle utilité. Il s'approcha
de Garth. Celui-ci était assis sur le sable, le corps
rigide, le regard fixe. Mis à part les yeux, tout son visage
reflétait comme une sérénité profonde.
Jaï-Kwo lui demanda ce qui
n'allait pas, le secoua un peu. Garth ne réagit pas. La
patience le quitta vite et il commença à le bousculer plus
durement, à lui donner des gifles. Il lui hurla de se
relever, l'insulta à faire pâlir de colère le plus
endurci des matelots. Garth se lovait de plus en plus
profondément dans son mutisme, hors d'atteinte du
réel.
Quand Jaï-Kwo eut enfin
compris qu'il ne tirerait rien de lui, il se releva et
entreprit de le soulever. Mais Garth était trop lourd pour
lui, comme il dut vite s'en rendre compte. Il chercha de
l'aide du côté de Qvetxal et Cybel. Ils détournèrent
le visage.
Surtout, ne faites rien
! Vous ne voyez pas qu'il va crever si on le laisse là.
Vous
vous ne valez pas mieux que des chiens !
Les deux hommes ne firent pas
l'esquisse d'un geste. Ils demeurèrent immobiles
et silencieux, sans croiser son regard. Jaï-Kwo se sentit
plus seul que jamais. Il jeta un il sur Garth, toujours
aussi inconscient de ce qui l'entourait, puis ramassa
son paquetage. Il posa la main sur son épaule en un dernier
salut, et s'éloigna.
Comment des hommes qui
avaient affronté tant et tant de tests psychologiques pour
être admis à bord de la caravelle, prouvé une réelle
ténacité et un moral d'acier pour accéder à la
flotte prestigieuse, avaient-ils pu perdre si vite toute
humanité ?
Il les distança rapidement,
les perdit de vue. Leur sort lui était désormais
indifférent.
Un rideau de sable pleuvait au
loin, balayé par des rafales de vents contraires qui
risquaient à tout moment de provoquer une tornade siliceuse.
Jaï-Kwo ralluma un instant le
projecteur, tenta de creuser son chemin dans le magma
luminescent. La tache l'obnubilait. Il ne se demandait
plus ce qu'elle pouvait signifier. Il l'acceptait,
simplement.
L'Homme n'avait
jamais vraiment progressé, comme le prouvait l'attitude
de ses sinistres compagnons. Il avait levé les yeux vers les
étoiles, les avait désirées. Il s'en était même
approché, riant d'avoir maîtrisé des forces qui
pouvaient le détruire. Mais si la beauté de leur existence
ne l'émouvait plus, il n'en comprenait toujours
pas le pourquoi.
Ainsi en allait-il de cette
tache sombre dans le désert de ce planétoïde perdu. Même
voués à une mort certaine, ils avaient voulu résoudre le
mystère. Quelle vanité, quelle vaine suffisance !
Il laissa le projecteur glisser
de ses mains, ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ce fut
pour voir le cube lumineux planté de travers dans le sable.
L'artefact crissa à peine sous le poids du paquetage
qu'il lui abandonna, marchant vers un destin tracé,
l'esprit libre.
Il savourait enfin
pleinement la beauté du ciel, la rudesse du sable dans sa
bouche et la tempête en toile de fond. Là, au milieu de
cette nature hostile, dans la chaleur bourdonnante d'un
soleil étranger, il avait trouvé sa voie, son ultime
aventure. Il embrassa du regard les dunes de sable lourd, le
moindre caillou, le plus infime grain. La soif le taraudait
tandis qu'il découvrait de minuscules taches de couleur
serties dans l'ocre ferrugineux du désert. Il fit
quelques pas, se baissa. À hauteur du sol, la structure
entière des vagues de sable paraissait se répéter à
l'infini, à toutes les échelles. Il s'approcha
encore, effleurant de ses lèvres sèches la texture du
monde. Le goût de l'être envahit sa bouche, son
cur. Il ne faisait qu'un avec les dunes, avec
l'univers en son entier. Le vent était son souffle,
l'étoile brûlante sa vie. Il aperçut une petite
branche de corail rouge, la prit entre ses doigts. Quel lien
étrange l'unissait à lui ? Il la tourna lentement,
l'observa à la lumière d'une conscience nouvelle.
Il avait beau essayer, il n'arrivait pas à
l'intégrer dans le schéma global. Ce minuscule
assemblage d'atomes menaçait de rompre le fragile
équilibre. Il interrogea la tempête à l'horizon pour
inclure l'objet en question.
Un éclat métallique attira
son attention au cur du tourbillon qui s'étiolait
jusqu'à n'être plus qu'un souvenir. On eut
dit un mirage. Là-bas, à moins d'une demi-journée de
marche, se dessinait un grand lac. Et devant lui, avec un
minimum d'imagination, une chaloupe de sauvetage.
Jaï-Kwo se releva, chancela un
temps, puis s'écroula, le poing fermé sur le fragment
de corail.
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