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Il marchait donc seul en
tête. Les dunes succédaient aux dunes sur ce paradis du
règne minéral où soufflait un vent aride et dur, porteur
d'éclats de silice taillés comme des rasoirs.
De temps à autre, Jaï-Kwo
entendait les voix de ses compagnons portées par les sautes
du vent. À un moment, il reconnut celle, excitée, de Töbr.
Le salaud ! Il
s'est tiré avec la carte !
La réponse des autres fut
emportée par l'écho d'une lointaine avalanche de
sable. Jaï défit en hâte son paquetage et retrouva
l'objet. Il manipula longuement l'austère plaque
noire avant d'enclencher l'interrupteur. La
projection masqua un coin de sable, magma de lumière
cohérente qui épousait d'invisibles champs
magnétiques. Traînées floues aux taches évocatrices,
densité d'un chiffrage humainement incompréhensible.
Jaï-Kwo éteignit
l'appareil et le rangea avec précaution. Il
s'offrit le luxe d'une gorgée d'eau, puis
accéléra le pas. Il valait mieux se méfier des réactions
des autres, en particulier de la violence de Cybel. Les voix
le poursuivaient.
Je suis sûr qu'il
est aussi paumé que nous, se rassurait Garth.
Préférerais le voir de
près, cet holo, répliqua Cybel ou Töbr, avant que le vent
tourne.
Les gourdes étaient plus
qu'à moitié vides et la température grimpait sans
discontinuer. Jaï-Kwo avait su économiser au mieux ses
maigres réserves, mais ses collègues tétaient leurs
gourdes avec avidité. Bientôt, ils useraient leur dernière
salive à débattre de la question.
Pourquoi est-ce
qu'on le suit ? lança soudain Töbr.
Si tu sais où aller,
prends la direction des opérations, répliqua Cybel, le
regard méprisant.
Il s'était peu à peu
assagi. Que Jaï-Kwo ait été pour quelque chose dans
l'accident, Cybel ne le croyait pas vraiment. Il
s'était subitement emporté, avait lâché des
accusations qu'il regrettait maintenant. Le principal
était que Jaï-Kwo restât hors de vue, au moins pour ne pas
raviver sa colère. Cybel avait beau lutter contre ses
penchants, ils revenaient tôt ou tard, il le savait.
Un porte-guigne, ça
marche derrière, c'est pas fait pour guider ! cracha
Töbr.
La ferme, Qvetxal !
asséna Cybel en détachant les syllabes du prénom
imprononçable. Lui seul a l'air de savoir où il va,
ajouta-t-il à mi-voix, comme à regret.
Töbr s'arrêta, cherchant
l'affrontement. Personne ne fit attention à lui. Même
Garth s'était muré dans un silence qui en disait long.
Finalement, il rattrapa les deux hommes, grommelant des
jurons inaudibles.
Bon gré mal gré, Jaï-Kwo
menait le trio harassé. Il réactiva l'hologramme pour
se fixer un but. Le cube virtuel présentait bien quelques
points de repère comme ces amas colorés ou ce réseau de
nervures fluorescentes, mais comment traduire ces myriades de
points lumineux sans ordinateur sous la main ? Seule la
boussole semblait d'une quelconque utilité, ou du moins
ce qui en tenait lieu. Les flèches de la rose des vents
portaient des symboles d'une densité sémantique aussi
certaine qu'incompréhensible. Il en repéra une au
dessin compliqué et tâcha de la mémoriser. À défaut
d'un objectif tangible, il avait déjà une direction.
Ce qu'il vit soudain,
à moitié enseveli sous une dune, tenait de
l'apparition surréaliste. Que signifiait cet
enchevêtrement de poutres et de planches, de palans et de
mâts planté au milieu du désert ? Il n'y avait aucun
doute possible : une épave était échouée là. Comment un
navire avait-il pu s'immobiliser sur de tels hauts-fonds
sans la moindre trace d'eau, sans le plus faible courant
?
Sa coque était disloquée,
certaines structures manquaient, mais la forme générale
indiquait un antique transport à voile. Si ses flancs
joufflus et son fond plat dissimulaient une précieuse
cargaison, elle n'était jamais arrivée à bon port.
Jaï-Kwo admirait
particulièrement la proue ouvragée aux motifs
géométriques lissés par les vents de sable et patinés par
d'ardents rayons solaires. Les volutes qui s'y
croisaient tenaient dans leurs courbures la puissance des
tempêtes et la caresse des brises tropicales, le vertige de
la houle et l'iode du grand large. Plus encore que les
autres parties du navire, elle attirait les questions. Qui
avait construit ce bateau ? Qui étaient ces chevaucheurs de
dunes ?
Un cri attira son attention.
Les autres venaient de le rejoindre et cherchaient déjà les
restes de la cargaison, si cargaison il y avait.
Sous un éboulis en fond de
cale gisaient de précieuses amphores à la ligne svelte et
aux courbes délicates. La plupart étaient brisées, leur
contenu réduit en poussière par les éons, mais deux
d'entre elles demeuraient intactes. Les raies
changeantes d'une lumière dorée les effleuraient,
rebondissaient sur le bois beige, hérissé d'échardes
aux arêtes perverses et meurtrières.
Le bouchon de résine qui liait
les lèvres de ces danseuses élancées refusa obstinément
de céder et ils durent briser le col avec amertume.
Aussitôt, un grouillement de larves s'épancha sur le
sable, glissa dans les interstices du bois desséché et ils
ne purent recueillir que quelques spécimens au creux de
leurs mains. Après tant et tant d'années, les
animalcules vivaient encore et trépignaient sous la chaleur
suffocante. Ils étaient humides et doux au toucher et déjà
Töbr en portait à la bouche, trop assoiffé pour s'en
écurer. Comme il semblait ravi des sensations
qu'ils instillaient au palais, Cybel puis Garth
l'imitèrent. Ils gobèrent les larves avec
empressement, sinon délectation. Bientôt, l'autre
amphore fut brisée et ils se précipitèrent sur son contenu
avant qu'il ne se répande, épongeant leur soif avec
une rage animale.
Jaï-Kwo, qui aurait tant voulu
garder intact l'objet précieux à la forme parfaite, ne
prit pas part au festin et s'éloigna de ces hommes qui,
une heure plus tôt, l'auraient volontiers allégé de
ses chaussures à la semelle encore épaisse.
Il préféra s'asseoir
face à la proue ciselée du navire emblématique et en
graver la moindre circonvolution dans sa mémoire pour
préserver le souvenir de ces sculpteurs mystérieux.
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