Anastasie court dans les couloirs, se faufile dans les angles morts des caméras. Elle s'y exerce depuis sa prime jeunesse, certaine qu'un jour elle serait Mécanicienne. Ses parents ne l'en ont pas dissuadée. Les espoirs déçus forgent le caractère. Depuis quelques années, elle sait qu'il n'en sera rien. Mais elle continue à jouer le jeu. Par habitude, pour que revive l'espérance. Pas question d'emprunter les ascenseurs, elle serait trop vite repérée. Elle fait le tour, ouvre une porte dérobée. L'escalier de service est toujours là. Anastasie semble être la seule à connaître son existence. Chacun de ses pas soulève un petit nuage de poussière qui tourbillonne lentement avant de se redéposer. Elle descend les marches quatre à quatre, le souffle court. À un palier que rien ne distingue des autres, elle s'arrête, indécise. Si quelqu'un a réparé les circuits d'alarme, elle sera prise, emportée par les Servants que personne n'a jamais vu mais qui ont bercé son enfance de récits terrifiants. Le danger l'excite d'une vive bouffée d'adrénaline. Elle ouvre la porte.

      Un temps, l'obscurité reste totale. Puis ses yeux s'habituent à la pénombre. Car il y fait sombre, au cœur du tunnelier, là où le rail est sécrété. Même ceux qui connaissent cet endroit se drapent derrière des voiles de superstition. Ils préfèrent fermer les yeux sur ce qu'ils y cachent, l'on peut-être même oublié. Au centre de la pièce, un long corps blafard gît, immobile. Des lanières de cuir noirci le maintiennent en place, entourées de boursouflures rosées. Ses pieds, ou ce qu'il en reste, pointent vers l'avant. Ses bras, liés au tronc, évoquent des tentacules englués, une mollesse paresseuse. De sa gueule chitineuse coule une vomissure terne. Des sabots la mettent en forme, tirent délicatement sur le filet visqueux au fur et à mesure que la créature l'évacue. En séchant, il acquerra l'éclat brillant d'une lame trempée, ainsi que sa dureté. Deux yeux crevés suivent le rail encore amorphe. Ils n'ont plus besoin de voir. Malgré l'inhumanité de la chose, des lambeaux de tissu essaient de recouvrir son corps. En prêtant attention, Anastasie peut y distinguer l'emblème des Pilotes, celui qui surclasse tous les autres. Bien peu peuvent se targuer de l'avoir vu. C'est un secret enfoui au cœur d'un autre, pour en gommer l'omniprésence et occuper les curieux.

Anastasie

© Alexis Ulrich