Netsurfing
 

La Jeep s'arrêta en bordure de dune.
— Tu n'as aucune chance ! lança Aveline, passant derrière le volant. Combien y sont restés, hein ? Don Silicium, Aloha, Sliding Joe... Tu te crois plus fort qu'eux ?
Syl passa une main dans ses cheveux et sourit.
— Peut-être qu'ils n'y ont jamais vraiment cru...
Il laissa le ressac terminer sa phrase, le visage tourné vers l'océan.
— Si tu y restes, y'a pas que la Tribu que tu vas foutre en l'air. Tu ne comprends donc pas ?

Les larmes embuaient sa vision quand elle claqua la portière et démarra, l'abandonnant à ses illusions de gloire. Syl ramassa sa planche. Keety l'attendait derrière les rouleaux avec le jet-ski. Comme à son habitude, elle était venue en avance, guettant la fin de l'étal qui annonçait les meilleures déferlantes.
Syl s'avança jusqu'au bord de la grève, mit un pied dans l'eau. Les protocoles de redondance lui lèchaient les orteils avec obstination pour l'intégrer au prochain flux d'information. Il se concentra sur le large et oublia les chatouillis d'entrée. Keety lui envoya un baiser immatériel puis disparut, le laissant seul avec la vague.
Cinquante gigabits par cycle, cinq cycles par seconde. Le faisceau de micro-ondes qui la convoyait jusqu'au satellite du consortium panaméen était si étroit que s'y connecter relevait déjà de la gageure. Quant à la dompter...
Ils l'appelaient Mâchoire, avec un respect teinté de mysticisme. Personne n'avait pu la surfer. Ses eaux infestées de requins, le corail qui tapissait son soubassement... Tomber de la planche équivalait d'emblée à rejoindre les âmes qui flottaient en son sein. Pourtant, ils continuaient à relever le défi.
Syl était prêt. Comme les autres, il avait façonné sa planche pendant des mois, lissé la moindre imperfection. Comme eux, il y avait graphité des routines de son crû pour fendre la surface d'une trajectoire parfaite. Il serait le premier. De cela, il était sûr.
Le programme vidéo alourdissait la planche et le ralentissait, mais ce serait l'unique témoin de son exploit. Syl empoigna le câble de traction. Il s'accroupit sur sa planche lorsque le jet-ski démarra. Jamais il n'avait pu se débarrasser de ce réflexe de débutant. Le câble se tendit et l'engin se fraya un chemin jusqu'à l'émetteur, le laissant se concentrer sur les figures à venir.
Ses pieds glissaient dans les sangles, mais il tint bon, se grisant de la sensation de vitesse qui l'enveloppait. Déjà, des ailerons le suivaient tandis que des formes nébuleuses apparaissaient sous la surface.
Les flots d'information étaient secoués de spasmes réguliers, gonflaient soudain pour se résoudre en gerbes d'écume qui éclataient avec fracas. Syl slalomait derrière le jet-ski, imperturbable aux remous, scrutant l'horizon. Puis elle apparut.
Une sangle lâcha. Il dut batailler pour retrouver l'équilibre sans pour autant perdre le filin. Il eut à peine le temps de passer la crête avant qu'elle ne s'écroule sous son propre poids, indifférente au fétu qu'elle baladait sur son dos. Syl était impressionné. On la lui avait décrite avec emphase, mais sa taille et la puissance qui en émanait faisaient d'elle le plus gros rouleau compresseur de la création. Et sa grande sœur n'allait pas tarder...
Dès qu'elle fut en vue, il se mit en position, manœuvrant du bout des doigts les commandes du jet-ski pour atteindre la bonne vitesse. Soudain, il fut soulevé, projeté presque sous la poussée verticale. Il accéléra brutalement, entra en phase avec elle et rejeta le filin désormais inutile. Il attaqua par une feinte oblique, puis ne se retint plus.
Un virage à gauche, un à droite. Il remonta vers la crête pour prendre de la vitesse. Cette sensation de glissade perpétuelle, de chute contrôlée dépassait chez lui tous les plaisirs de la chair. Il surfait et rien n'aurait jamais d'égal. Syl enchaîna les figures les unes après les autres. Il plaçait ses pieds au dixième de millimètre, rétablissait son équilibre par d'infimes poussées. Il surfait en virtuose, en élu.
Mâchoire avançait toujours. La tendre cambrure se durcissait sous la planche comme sous les caresses d'un amant malhabile. Syl la sentit se dresser derrière lui, menaçante. Un coup d'œil lui révéla le mur qu'elle était devenue, obscurcissant le ciel. Il fallait faire vite. Déjà, sa crête le surplombait.
Il était trop lourd, trop lent à réagir. Syl balança la vidéo, sans une pensée pour la postérité. Il se baissa sur la planche, se pencha en avant pour offrir le moins de résistance au vent et s'engouffra dans le tunnel qui se formait.
Autour de lui défilaient des bribes d'information, des paquets de données réduites à leurs composantes élémentaires. Des masses plus sombres, indistinctes, évoluaient en-deçà. Par instant, un rictus déformait leur sourire féroce de carnassier.
Syl avait peur ; il était exalté. Le tunnel se réduisait, son extrémité toujours invisible. Il était le premier, il avait dompté Mâchoire. Rien d'autre ne comptait...
Mâchoire se referma dans un déchirement, réduisant le surfeur en charpie.

Dans la cabine, Syl eut un spasme fulgurant. L'encéphalogramme se raidit, eut un ultime sursaut, puis tira un trait sur sa vie. La Tribu s'était retranchée dans un silence gêné. Malgré les risques, malgré la peur, les surfeurs savaient qu'ils tenteraient le coup, chacun leur tour.
Aveline arracha son casque et sortit du terminal en claquant la porte. Keety la regarda, impuissante. Elle n'avait jamais vraiment fait partie de la Tribu.

© Alexis Ulrich
(Nouvelles)