Une deuxième heure passe, ponctuée de messages blancs que Gérard note sur sa feuille d'écoute. Il ne sait pas trop à quoi ça sert, mais ça fait passer le temps quand le nombre de connectés est bas. Il oublie alors la suite interminable de « C'était le dernier CV... C'était le dernier CV... » qui l'hypnotise jusqu'au sommeil.
           Par chance, il n'est pas seul sur ce réseau. Une animatrice est assise dans le box d'à côté ou le suivant. Elle se fait passer pour une connectée classique, mais son rôle est plus pervers. Les hommes ont tendance à ne pas s'éterniser sur la ligne. Elle doit forcer la conversation pour qu'ils restent une minute de plus, et puis une autre. Plus ils resteront connectés, plus ils rapporteront. Quant à l'animatrice, elle est payée au salaire de base. Et gare si le Temps Moyen de Connexion chute sous la barre des quatre minutes : c'est un motif de renvoi.
           Gérard commence à s'ennuyer ferme. Une brève vérification (touche *, puis 5) lui a donné le nombre de connectés : vingt-trois, c'est-à-dire un message toutes les deux minutes en moyenne. C'est fou ce qu'on peut faire comme statistiques quand la trotteuse est si lente. Soudain, un message le sort de sa torpeur.
           « Si tu écoutes encore mes messages, Gérard, pense à me répondre. Je t'attends. »
           La voix est neutre, presque masculine. Il hésite à ré-écouter le message, puis le valide. C'est idiot, mais un instant, il a cru qu'elle s'adressait à lui. L'autre Gérard est certainement gros, chauve, et il frise la cinquantaine. Du moins est-ce ainsi qu'il se l'imagine. On a sa fierté.


           D'autres messages se sont succédés, d'autres numéros de téléphone à noter. D'autres solitudes trompées. Gérard a déjà oublié l'anecdote quand la même voix se fait entendre : « Je ne veux plus que tu m'écoutes! Sors tout de suite du réseau ! ». Aucun doute à avoir : la même voix atone, la même neutralité de ton. Absurdement, Gérard se sent visé. Il se retourne pour voir si quelqu'un l'a vu sursauter. Tout est calme. Les animatrices SM sont à leur poste, les yeux rivés sur l'écran du minitel où s'affiche le Temps Moyen de Connexion. Elles attendent qu'il monte assez pour s'octroyer une pause.


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